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La cinquantaine rugissante #11 Dans les brumes de mon mental

6 sept.
6 min de lecture

Je me demande parfois si je ne fais pas exprès de faire des bourdes juste pour avoir de la matière.


Cette chronique est en cours d’écriture depuis deux ou trois semaines. Je peine à y mettre le point final.




J’enlève, j’ajoute des mots, construis et déconstruis des phrases, ça part dans tous les sens, je perds le fil. Je pourrais en rester là et livrer la chose dans un chaos qui illustrerait à merveille le brouillard dans lequel baigne mes neurones. Mais je garde cette idée de texte dadaïste pour une prochaine fois. Pour l’heure, je vous propose quelques exemples concrets du quotidien dans lequel j’essaie de ne pas perdre totalement pied depuis un peu plus d’une année.

 

Avant-hier, j’avais rendez-vous à 10h00 avec ma cousine Delphine pour un café au centre-ville, à 10 min. à pied de chez moi. Avant ça, je devais aller déposer du matériel au Romantic Concept Store, le nouvel espace où j’ai commencé à donner mes ateliers de collage. J’ai donc pris ma voiture. Au retour, impossible de retrouver une place de parc dans mon quartier. Je me résigne à la prendre avec moi, en me disant que le temps perdu sera compensé par les courses plus volumineuses que je pourrai faire avant de rentrer. C’est en arrivant, à pied, au pied mon immeuble, chargée comme une mule, que le souvenir de la place no 71, niveau -1 a subitement resurgi. Comme excuse à cette énième étourderie, les mille idées de projets trop cool qui tournaient encore dans ma tête à la suite de la conversation super inspirante avec Delphine. C’est évident, il n’y avait plus de place dans mon cerveau pour une chose aussi triviale qu’une voiture dans un parking.

 

S’il y a des moments où il y a trop de choses dans mon cerveau. Il y en a aussi où il y en a très peu.

 

Pendant les vacances avec Sarah, ma sœur, on était en train de tester un exercice vu sur Insta, destiné à améliorer notre posture. Bras croisés au-dessus de la tête, chaque main sur l’oreille opposée, nous commençons ensemble à compter à voix haute, puis chacune dans sa tête, jusqu’à ce qu’elle entame les dernières secondes 56, 57, 58 … et je que réalise que j’avais oublié de compter à partir de 30. Incapable de dire ce qui m’avait distraite, ni à quoi j’avais pensé pendant ce laps de temps. A rien ? C’est possible ? Ça nous a valu monstre fou-rire. Mais cette absence m’a aussi fait un peu froid dans le dos.

 

Des moments d’inattention, des petits oublis sans conséquence, j’en ai toujours eu, comme tout le monde j’imagine. Dans les périodes trop chargées, lorsqu’on se retrouve à :

 

- ranger un paquet de clopes dans le frigo,  

- fixer deux rendez-vous à la même heure,

- se tromper de bus et finir à l’autre bout de la ville,

- oublier ses clés …

 

Mais là, depuis quelques temps, y a clairement aggravation !

 

Parmi les trucs qui auraient pu avoir des conséquences fâcheuses, le duo gagnant :

 

-       cette casserole oubliée sur la plaque, dont le fond s’est désolidarisé des bords quand je l’ai posée dans l’évier,

-       ce bouchon de remplissage d’huile que j’ai oublié de revisser avant de m’embarquer sur l’autoroute (merci TCS, bye bye jolie C3)

 

Et parmi les trucs bien louches, ce printemps, j’ai eu des espèces de « blackout », comme cette rencontre surréaliste :

 

-       Salut Sandrine !

 

Je viens de croiser le regard d’une femme en passant à sa hauteur, sans la saluer. Je reviens en arrière avec un large sourire, sans aucune idée de qui elle est.

 

-       Saluuuuuuu ….

 

Une ancienne collègue de travail ? De formation ? Une ancienne cliente ? … Je fouille dans les tiroirs de ma mémoire.

 

-       Comment tu vas ? Tu pars installer ton exposition ? Tu es prête pour ce soir ?

-       Oouuiiiii …

 

Merde, merde, merde ! Comment elle sait ça ?! Si elle connaît mon programme, elle fait partie de mon présent ! … Une participante du cours d’aquagym ? J’essaie de la visualiser avec une frite rose sous les bras et de l’eau jusqu’aux épaules … Mais je n’ai pas parlé de mon expo à l’aquagym … Quelqu’un qui reçoit ma newsletter ? Genre une amie d’une amie d’une cliente qui la lui aurait fait suivre ? … Elle ne m’appellerait pas par mon prénom comme si on se connaissait depuis toujours …

 

-       Je suis avec mon mari, il est à la pharmacie. T’as le temps pour un café ?

 

Oh, la honte ! On se connaît au point d’aller boire des cafés ?! Bon, elle a dit « mon mari ». Si je le connaissais, elle aurait dit son prénom, non ? Si je lui demande maintenant qui elle est, c’est sûr, elle va appeler les urgences psy !

 

-       Ah, c’est gentil, mais il faut que j’y aille, mon bus arrive ! Bonne journée !

 

J’ai fui cette situation méga malaisante avec un large sourire de façade, morte de honte à l’intérieur. Durant le trajet j’ai passé en revue tous mes anciens jobs, mes loisirs des dix dernières années, les magasins où je vais régulièrement, le répertoire de mon téléphone. Impossible de remettre cette personne dans un quelconque contexte.

 

Ce genre de rencontres, j’en ai compté sept en quelques semaines. C’était tellement étrange que je me disais que ça ne pouvait venir que de l’extérieur. J’avais sûrement basculé dans La Quatrième Dimension :

 

 

Parce que j’ai toujours eu une excellente mémoire visuelle. Je SUIS visuelle !!! Les prénoms, c’est vrai, j’ai souvent de la peine à m’en souvenir, mais pas les visages ! Je n’oublie JAMAIS un visage. Même si je ne me souviens pas du contexte, je SAIS si je connais la personne ou non !

 

Mais je dois me rendre à l’évidence : pas de tournage de « Caméra cachée » à Fribourg. C’est bien mes neurones qui déconnent. A chaque nouveau bug, je repense à « Still Alice », avec Julian Moore :

 

 

Je l’ai vu en 2015. Et je m’en souviens comme si c’était hier. Tellement glaçant !

 

Alors j’ai plein de stratégies pour me rassurer.

 

Je me dis que c’est comme en homéopathie : aggravation = crise curative. C’est bon signe, le bout du tunnel est proche !

 

Ou alors, je me dis qu’avec mon job, je rencontre tellement de nouvelles personnes chaque année, que c’est IMPOSSIBLE de me souvenir de tout le monde.

 

Comme ça ne suffit pas, je me rabats sur le brouillard mental de la périménopause. Tout le monde dit que c’est temporaire : « ça revient après ». Après quoi ? Quand ? Comment ? Tout ?

 

Alors, pour calmer mon angoisse, je fais des recherches sur Internet. Mauvaise idée, je sais. Mais lorsque même les médecins n’ont pas de réponse (cf. chronique #10 Rugir) il ne reste plus que l’IA vers qui se tourner (quand la réalité dépasse la fiction).

 

Parce que si dans la vie de tous les jours, c’est rigolo d’être à l’ouest de temps en temps, au travail, c’est pas pratique.

 

Comment paraître fiable quand on cherche un mot toutes les deux phrases ? Quand on perd le fil sans que personne n’ait besoin de nous interrompre ? Quand on se trompe dans l’heure des rendez-vous, quand on mélange le nom des clients ? Comment garder confiance en soi quand notre cerveau nous trahit et qu’en même temps, notre corps, tout aussi déloyal, dégouline comme une glace au soleil ?

 

Okay, y a des problèmes de santé plus grave qui n’ont pas encore de remèdes. Mais qu’est-ce qui fait que le sujet n’ait intéressé personne jusqu’à tout récemment ? Est-ce qu’on a une part de responsabilité, habituées que nous sommes depuis nos premières règles à serrer les dents, sourire et « faire avec » toutes sortes de symptômes, en toutes situations ?

 

Nous sommes tellement conditionnées à ne pas nous plaindre, que certaines d’entre nous vont jusqu’à renoncer à leur carrière lorsqu’elles ne se sentent plus à la hauteur :

 

« Selon la première enquête suisse sur la ménopause au travail, ces symptômes ont poussé de nombreuses femmes à diminuer leur temps de travail (20,5% des personnes interrogées), changer de poste (16,4%), faire une pause de travail (13,3%), prendre sa retraite plus tôt (5,7%) ou refuser une promotion (4,7%). »

 

Cf. : RTS « La ménopause au travail, un véritable enjeu économique et sociétal » : https://www.rts.ch/info/economie/2025/article/menopause-au-travail-un-enjeu-economique-majeur-pour-les-entreprises-29084931.html 

 

Dans mes recherches assistées par Gemini (N.B. je lui accorde un sursis, Google est en train de corriger son biais raciste. On n’a pas fini de rire ou de pleurer avec ces IA génératives, mais c’est un autre débat) j’ai aussi trouvé cette émission de la RTS :

 

 

Selon la neurologue interrogée, il semble (encore une fois, il y a très peu d’études) que le cerveau subit des modifications à la ménopause. Une femme témoigne d’une sensation de remaniement, qui l’a amenée à se sentir plus proche de son vrai soi. Alors ça c’est une bonne nouvelle ! Je veux bien perdre quelques connexions dans la bataille, si au final j’arrive à laisser tomber quelques masques et à me sentir plus authentique.

 

Etonnamment (ou pas), je peux écrire pendant quatre à cinq heures d’affilée sans perdre le fil lorsque je suis plongée dans les aventures d’Axelle. Ce personnage fictif, un peu inspiré de ma vie vous l’aurez compris, se débat avec sa préménopause tout en traversant les étapes du processus d’individuation, sensé la ramener au plus proche d’elle-même et attaquer la seconde partie de sa vie de manière plus authentique. J’hésite à ajouter le brouillard mental aux symptômes dont je l’ai déjà affublée, mais j’ai peur que ça fasse trop. Quand la réalité dépasse la fiction…


Illustration : Etre à l'ouest © Charlotte Deinez collection


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