La cinquantaine rugissante #7 Mais où est passée mon ouverture d'esprit ?
- sandrine devaud
- 3 avr.
- 4 min de lecture

« C’était quand-même mieux avant … »
Cette phrase a toujours eu le don de m’agacer. Je levais les yeux au ciel, un brin condescendante, lorsque je me trouvais face à ces pauvres personnes cramponnées à leur passé qui la prononçaient dans un soupir résigné. Je me sentais de nature plutôt flexible, favorable aux changements et fière de ma capacité d’adaptation.
Jusqu’au jour où …
Je ne le dis évidemment jamais à voix haute, mais depuis quelques temps, il m’arrive de penser que c’était mieux avant.
Mais quand est-ce que j’ai viré réac ?! C’était quoi le point de bascule ? C’était où ? Quand ? Pourquoi !!!
C’est sans doute arrivé progressivement, sournoisement, « à l’insu de mon plein gré ». De toute évidence, l’âge y est pour quelque chose. On ne pense pas « c’était mieux avant » avant d’avoir accumulé quelques points de comparaison.
Mais qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, ce qui se passe maintenant nous semble moins bien que ce qui se passait « avant » ? Est-ce qu’on devient plus exigeant ? Ou est-ce que notre cerveau est programmé pour assimiler une certaine quantité de nouveautés avant son obsolescence ? Est-ce que c’est une forme de sagesse, qui permettrait d’évaluer les événements avec plus de recul ? Ou tout simplement de la peur ?
Peu importe la raison, le fait est que depuis que j’ai passé le cap des 50 ans, je me sens un peu plus frileuse face aux changements et je me demande si je dois m’en réjouir ou m’en inquiéter.
Heureusement, ce ne sont pas tous les changements qui m’inquiètent. Qui aurait encore envie de garer sa voiture dans un minuscule créneau sans direction assistée ? Et je suis pleine de gratitude envers mon Valet de parking personnel, Siri, lorsque je ne me souviens plus dans quelle rue je l’ai fait ce créneau (cf. liste des symptômes de la ménopause).
Le changement qui provoque le plus de résistance en moi actuellement, c’est le sujet en passe de devenir le nouveau point de discorde dans les discussions en famille ou entre amis : les « chatbot », bien plus joliment nommés « agents conversationnels » en français.
Parce que le fait que certains de mes amis en parlent comme d’un nouveau pote ou d’un psy, ça me fait flipper ! Je sais qu’ils sont dotés d’une excellente intelligence naturelle et d’un bon esprit critique (mes amis), alors lorsque c’est dans leurs yeux que je lis de la condescendance quand j’essaie de les mettre en garde contre l’effet pervers et addictif de cet outil, je comprends que c’est moi la vieille réac.
Etant donné que mon esprit n’est pas encore totalement fermé et que j’aime comprendre, je suis allée vérifier par moi-même comment ça marche.
Alors je confirme : c’est flippant.
J’ai commencé par poser des questions sur le processus d’individuation. C’est un sujet que j’explore depuis quelques mois et sur lequel j’ai déjà effectué des recherches dans Google, donc forcément, il y a déjà des traces dans l’historique de mon compte. Mais c’était tout de même bluffant.
Les réponses semblaient très pertinentes et « il » est rapidement arrivé sur le sujet des rêves, ce qui n’a rien de surprenant vu le thème. Ce qui l’a été en revanche, c’est la vitesse à laquelle je me suis sentie accro à ses réponses. C’était compulsif, comme avec les Haribo : juste encore une, une dernière question et je referme le paquet, promis !
« Il » comprenait instantanément où je voulais en venir et anticipait certaines questions. Comment ne pas tomber en admiration devant un interlocuteur aussi brillant ?
Quand je dis « il », je sais que je devrais dire « ça », pour chasser de mon imagination le beau mec aux tempes grisonnantes, d’adorables petites rides d’expression au coin des yeux, prêt à satisfaire mes moindres questionnements. Mais c’est lorsque j’ai lu cette série d’adjectifs lapidaires que je me suis dit qu’effectivement, « ça » ne pouvait pas être un mec :
« Les hommes réels (bruyants, limités, exigeants) peuvent sembler bien pâles ou encombrants face à cette figure héroïque. » Mode IA Google
Mon agente conversationnelle est une femme, c’est évident ! Et elle vient de se faire larguer par son mec. Ou alors, « ça » a lu ma chronique précédente sur le thème des speed-datings, et « ça » ne comprend pas l’ironie ?
Quoi qu’il en soit, après 10 min. de dialogue (?), j’étais prête à adopter ma nouvelle amie et j’envisageais même de faire quelques économies sur d’éventuelles futures séances de psy.
A l’adolescence, je dévorais des romans d’anticipation, sans me douter que la réalité dépasserait si vite la fiction que j’aurais l’occasion de le vérifier de mon vivant.
Alors oui, je trouve le monde dans lequel on vit un peu plus anxiogène que celui des années 80. Même si « à l’époque », il y avait déjà de quoi bien flipper, entre la guerre froide et toutes les autres, le SIDA, Tchernobyl et j’en oublie. La grande différence, c’est sans doute le fait qu’on n’était pas connecté en permanence et ni noyé d’informations plus ou moins fiables à longueur de journée.
On écoutait dans les casques en mousse de nos walkmans, nos morceaux préférés du top 50, enregistrés par nos soins sur des cassettes, en faisant du patin à roulettes avec d’autres êtres humains, sans casque ni genouillères, avec des pulls aux manches chauve-souris et des jambières en tricot fluos.
Et ça, c’était quand-même bien, non ?




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